Mathis Wackernagel
Mathis Wackernagel, 56 ans, Bâle
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«Cen’était qu’une question futile. Mais elle a malgré tout fait des vagues. Lorsd’un séminaire de l’EPF destiné aux étudiants en ingénierie, des représentantsde l’industrie avaient été invités, dont des constructeurs de canons. À la finde leur présentation, je leur ai demandé: qu’est-ce que cela fait de travaillerpour l’industrie de l’armement? Il régna d’abord un silence pesant. Ensuite,ils se sont mis à se justifier, mais n’arrêtaient pas de s’empêtrer dans descontradictions, de sorte qu’un professeur a fini par intervenir, dont laréponse n’était pas plus convaincante. Quant à moi, j’ai réalisé pour lapremière fois quelle influence pouvait avoir un simple individu: en posant unetoute petite question, j’avais ébranlé toute la mécanique. Avant, j’avaistoujours eu l’impression de ne rien pouvoir faire bouger dans cette Suisseorganisée à la perfection. Rien que ces panneaux de signalisation parfaitementalignés – c’était comme si le pays n’avait pas besoin de nous, les jeunes.Parallèlement, il y avait tant de choses en Suisse et dans le monde quin’avaient pas de sens à mes yeux. Notre confiance aveugle dans l’inépuisabilitédu pétrole, par exemple. L’un de mes plus beaux souvenirs d’enfance étaient lesdimanches sans voiture de 1973, ordonnés par le Conseil fédéral dans le contextede la crise pétrolière. À l’époque, nous enfourchions nos vélos et roulions surl’autoroute, les gens étaient tous dehors. Jeune garçon, je me demandais:pourquoi n’en serait-il pas toujours ainsi? Les voitures polluantes étaientparties et tout le monde paraissait plus heureux. J’ai décidé de deveniringénieur notamment pour permettre à la planète de passer des énergies fossilesà celles renouvelables. Dans le cadre de ma thèse, j’ai eu l’opportunitéd’approfondir la relation entre les humains et la capacité de régénération dela Terre – suite à quoi j’ai développé le concept de l’empreinte écologique.Celle-ci mesure combien de ressources nous consommons et détermine la surfacenécessaire à leur production. Le résultat: nous vivons au-dessus de nos moyens.Si tous les pays se comportaient comme la Suisse, nous aurions besoin de troisplanètes. Mon concept a certainement touché un nerf sensible, car lesinvitations ont commencé à fuser de toutes parts. Plus tard, en Californie,nous avons fondé le Global Footprint Network, qui calcule l’empreinteécologique pour chaque pays. Les données qui en découlent illustrent que nousne pouvons pas continuer sur cette lancée. Et qu’il est dans notre propreintérêt de renverser cette tendance. Pourquoi cet engouement pour la nature?Cela remonte certainement à mon enfance. Nous passion souvent nos vacances à laferme. Même si j’étais haut comme trois pommes, le paysan me laissait grimper àl’arrière du tracteur quand il fauchait l’herbe ou épandait le purin. Pour moi,il n’y avait rien de plus génial. Et le paysan était mon héros.»

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